Interview – Alimentation : « Nous sommes dans la même situation qu’en 1789 »

10 02 2012

Interview sur terraeco.net

(Vous pouvez suivre le projet et la marche de Pierre Priolet au quotidien sur http://www.consommer-juste.fr/)

L’agriculteur Pierre Priolet a entamé une marche pour recueillir le désespoir des paysans français. Il partage ses solutions pour changer notre système alimentaire.
 
En novembre 2010, Pierre Priolet, agriculteur du Vaucluse a arraché lui-même les 13 hectares d’arbres fruitiers de son exploitation de poires et de pommes. Par cette autodestruction, il souhaitait dénoncer la spoliation que subissent les exploitants agricoles soumis aux prix non négociables de la grande distribution. Depuis, il multiplie les appels au secours, sur les plateaux télé ou dans son livre Les fruits de ma colère.

Il poursuit aujourd’hui son combat avec sa marche des doléances jusqu’à Paris. Parti à pied de son village de Mollégès (Bouches-du-Rhône) le 12 janvier, il recueille sur son chemin la parole des Français en leur posant une question : « Que voudriez-vous dire aux dirigeants ? » Son objectif : apporter ces doléances à l’Assemblée nationale le 21 février prochain.

Terra eco : Comment avez-vous eu l’idée de cette marche des doléances ?

Pierre Priolet : J’ai engagé un combat en 2010 pour parler d’un problème grave : en France, des gens ont faim et ceux qui produisent la nourriture ne s’en sortent plus. C’est un problème essentiel, que les Français vivent au quotidien. Or, la campagne présidentielle a débuté depuis plusieurs mois et personne n’en parle. Je suis très attristé par cette aberration. J’étais dans cette réflexion lorsque j’ai visité, par hasard, le mémorial de la Marseillaise à Marseille. En entrant dans une salle, je suis tombé sur un personnage représenté se demandant : « Est-il normal de mourir de faim en nourrissant la population ». Et là je me suis dit que, sur la question de l’alimentation, nous sommes dans la même situation qu’en 1789 et qu’il me fallait monter à Paris pour le dire. Moi qui n’aime pas marcher, je me suis forcer la main en décidant d’y aller à pied, pour rencontrer des gens sur mon chemin.

Où en êtes-vous dans ce parcours ?

Je marche 30 kilomètres par jour et je traverse actuellement le Morvan, où il a fait – 8°C aujourd’hui. Chaque soir, je suis hébergé par des habitants avec qui je discute. Je recueille les témoignages dans des vidéos que je diffuse chaque soir sur notre site internet ou dans mon cahier de doléance. J’ai envoyé un mail avant mon départ aux maires des communes que je traverse pour leur donner rendez-vous et déjeuner avec moi à la mi-journée. Pour l’instant, tous m’ont reçu et ont signé mon cahier, même Gérard Collomb le maire de Lyon. Le député-maire de Vienne, Jacques Remiller, m’a, lui, convié à l’Assemblée nationale le 21 février, en sa qualité de président du groupe de travail sur les fruits et légumes. Je m’y rendrai avec un éleveur, un vigneron, un céréalier et un maraîcher pour présenter les doléances. Mon but est de dire aux dirigeants, quels qu’ils soient, taisez-vous un peu et écoutez-nous.

Quels sont les témoignages qui vous marquent aujourd’hui ?

Ce qui ressort d’abord, ce sont des messages de bon-sens, très rarement de la colère ou de la haine. Quand on leur demande, les gens disent que nos aliments ont perdu en qualité, ou qu’ils voudraient que leur travail soit mieux reconnu. Les gens ont envie de retrouver les choses bien faites, de prendre le temps. Nous sommes tous isolés, et nous en sommes malheureux. A quoi sert d’avoir 400 hectares de terre et d’aller à toute vitesse sur son tracteur si l’on ne peut plus rencontrer ses voisins ?

Quelles sont les premiers enseignements que vous en tirez sur l’agriculture française ?

Les agriculteurs bossent comme des dingues et croulent sous les dettes. Leur quotidien, c’est le divorce, les médicaments, voire le suicide. Certains sont des zombies. J’en retire d’abord une impression de grand vide dans nos territoires. Je suis passé à Juliénas, dans le Beaujolais, on m’a dit que la moyenne d’âge dans le village dépasse les 70 ans. Un peu plus loin, le dirigeant d’une coopérative m’apprend que dans cinq ans, il n’y aura plus de vignerons dans sa commune. Dans mon village, nous ne sommes plus que 3 agriculteurs, plus de 60% du territoire est en friche. J’ai traversé des coteaux du Beaujolais complétement vides, à l’abandon. Que vont devenir ces espaces ? Je crains une apocalypse alimentaire le jour où il faudra revenir en arrière et produire à nouveau, par exemple à la moindre catastrophe climatique ou difficulté à importer des produits.

José Bové assure que « culturellement » l’agriculture française n’existe plus. Partagez-vous ce constat ?

Bien sûr. Chaque agriculteur qui part à la retraite sans pouvoir transmettre son savoir est une perte irréversible pour la France. Peut-on sérieusement croire que ces espaces pourront un jour être cultivés par des gens qui n’ont jamais été agriculteurs ?

Comment le citoyen peut-il changer la donne ?

Coluche disait : « Si l’on est pas content il suffit de ne pas acheter. »C’est toujours vrai. Il faut privilégier toutes les alternatives à la grande distribution.

Pour beaucoup de gens, cette alternative est trop chère…

Il est faux de dire que le supermarché est la solution la moins chère. Tout simplement parce qu’un supermarché donne 17 centimes d’euros à un agriculteur pour acheter un kilo de poires, dont le coût de production est d’au moins 35 centimes, et que ce supermarché vous revend ce même kilo conditionné à 3,50 euros. Le consommateur est pris pour un imbécile ! Alors même si cela vous coûte le même prix dans une Amap (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne) ou en circuit court, il faut privilégier ces filières car les produits seront meilleurs et si l’on s’y met tous, cela pourra faire bouger les lignes.

Pour vous la solution viendra donc des circuits courts et des Amap ?

Non. Ce sont des solutions militantes qui ne pourront pas nourrir tout un pays. Rappelons qu’une Amap n’est pas la panacée. L’agriculteur qui gère l’association où j’achète mes légumes trime aussi beaucoup, pour 900 euros par mois. Et rappelons que ces structures ne nourrissent que quelques dizaines de familles chacune. Je persiste à croire que notre métier est de nourrir les gens, surtout quand on compte 8 millions de personnes qui ne mangent pas à leur faim en France. Personnellement, je produis donc 800 tonnes de salades sur un hectare, que je vends à un industriel qui conditionne les produits en sachet.

Ce choix industriel n’est-il pas un renoncement, alors que vous appelez à changer de système ?

C’est vrai, c’est un choix par dépit. Comme je viens de le dire, je n’ai pas souhaité opter pour les circuits-courts, et je n’ai pas non plus voulu obtenir le label bio parce que pour moi ce n’est que du marketing. Mais mes moyens sont très limités : j’ai perdu pendant trois ans plus de 130 000 euros annuels en vendant des fruits, et j’ai dû vendre mes hangars et une partie de mon matériel. Je travaille différemment, j’ai réussi à opter pour des bioengrais (produits liquides ou solides, contenant des micro-organismes vivants ou dormants comme des bactéries, des champignons, des algues, etc., ndlr) mais je subis encore ma manière de produire. Je vais me résoudre à travailler ainsi jusqu’à ma retraite, dans huit mois.

C’est à croire que l’on ne peut résoudre le dilemme entre nourrir la population et produire de manière saine.

Bien sûr que si ! Il faut une volonté politique nationale. Imposons aux distributeurs une marge brute maximale de 30% sur les fruits et légumes. C’est beaucoup 30% ! Et bien avec cette marge ils achèteraient les pommes de terre 1,10 euro le kilo aux agriculteurs, et ils revendraient le tout plus de 1,50 euro. Tout le monde y gagnerait, le consommateur y compris. J’ai proposé cette solution au ministre de l’Agriculture Bruno Le Maire qui avait demandé à me rencontrer il y a quelques semaines. Il m’a répondu que c’était inenvisageable à cause de la campagne électorale ! Même imposer d’afficher le prix payé au producteur sur l’étiquette lui semble impensable. Vous savez, ce même ministre a reconnu qu’il ne sait pas combien un hectare fait de mètres carrés. Comment voulez-vous décider de notre modèle alimentaire avec des dirigeants qui n’ont pas la moindre notion de comment on produit notre nourriture ?

Vous allez présenter ces doléances à l’Assemblée nationale. Est-ce un dernier recours, quand les autres solutions ont échoué ?

Non. J’ai beaucoup d’autres projets. Nous lancerons au mois d’août un circuit de distribution alternatif. Le principe étant que le paysan doit rester paysan, contrairement au système des Amap, et que ceux qui sont dans le besoin doivent avoir accès aux produits de qualité. Chaque mois, nous nous approvisionnerons donc dans des régions françaises, en tournant au fil des saisons. Les produits seront vendus dans 200 points de vente que nous avons identifiés. Les agriculteurs seront payés au juste prix, les personnes touchant les minimas sociaux paieront le coût de production majoré de 30%, soit moitié moins cher qu’en grande surface, et les autres paieront le prix payé aux paysans plus le coût du magasin. La centrale d’achat ne fera pas de bénéfice, mais tous les autres acteurs seront gagnants. C’est du sérieux, un bureau d’étude renommé a validé le projet, et je suis accompagné par plusieurs grands dirigeants de la distribution.

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5 responses

11 02 2012
Mil

« Le projet

Face à la détresse et à la désespérance du monde agricole, nous sommes contraints de constater l’échec de nos analyses, sur la question de la distribution et de la vente de nos productions.

Nous sommes désormais conscients de ne pas être les seuls à éprouver la crise, mais que c’est bien un problème plus général.
Nous avons tous démissionné dans la distribution de nos productions !
Nous devons penser à reprendre la dynamique de qualité ainsi que le contact et le dialogue avec le consommateur.

Instaurer un acte citoyen et responsable, un acte d’équité publique!

Pour cela, force est de constater, que l’état n’a aucun moyen propre, susceptible de nous aider, c’est donc à nous d’imaginer des solutions et de faire en sorte d’œuvrer pour le bien de tous!

Ma proposition consiste à donner à toutes les exploitations agricoles intéressées, la possibilité de vendre 1000 m² de leurs terres agricoles proches des villages ou des exploitations, en terrain constructible.
Le produit de la vente serait reparti selon les proportions suivantes :
– 40% pour redonner de l’air à la trésorerie de l’exploitation
– 60% iraient à un Fonds Agricole d’Utilité Publique, dont les exploitants seraient actionnaires, déposé à la Caisse des dépôts et consignations.

Ce fonds ferait l’acquisition de magasins pouvant recevoir une quarantaine de palettes de produits bruts de cueille. Ils seraient situés en zone urbaine, à forte densité de population.
Ce fonds servirait aussi à financer l’organisation et la logistique.

Les magasins vendraient les productions agricoles, à prix coûtant (incluant le transport, les frais de main d’œuvre du magasin) plus 30% pour rémunérer le travail et la capacité à investir de l’agriculteur.
Ce système permettra de payer les producteurs fournisseurs, dès la vente des produits et donc de leur donner très rapidement une trésorerie, et au consommateur d’avoir accès à des primeurs cueillis à maturité, aux qualités gustatives enfin retrouvées.

Les magasins seraient dirigés par un chômeur de plus de 53 ans ayant les compétences requises et emploieraient trois ou quatre jeunes de 18 à 25 ans sans qualification avec un vrai CDI.
Les magasins ne paieraient pas de loyer, car le but n’est pas le profit. »

http://www.consommer-juste.fr/objectifs/le-projet/

11 02 2012
Mil

Lettre d’information du 8 février

 » La Marche de Doléances en est à son 27 ième jours, plus que 13 jours. Ce jour de repos à Vézelay est bien nécessaire pour contenir une tendinite en ces périodes de froids intenses. Les rencontres et les échanges sont d’une très grande qualité et mon regard sur mon métier change chaque jour un peu plus.

Après avoir rencontré des arboriculteurs, des vignerons, des éleveurs et des consommateurs tout au long de mon parcours, je réalise à quel point la question de la suffisance alimentaire se pose à nous.

L’inconscience de ce qui arrive, par nos gouvernants qui pensent plus à sauver les structures que de prendre à bras le corps le problème du non renouvellement des exploitations me saute aux yeux de jour en jour. Des pans complets de régions en pleine dérive, je pense au sud de la France, au Beaujolais qui pour ce que j’en ai vu m’ont troublé.
[…]
Je vous donne rendez-vous sur la route, j’arriverai à l’Hôtel de Ville de Paris le 20 février entouré du maximum d’agriculteurs et de consommateurs! En effet la dernière étape partira de l’Hôtel de ville de Rungis à 8H30 et passera par le M.I.N. de Rungis où arrivent toutes nos marchandises, qui nourrissent Paris et ce lien qui nous unit est très important !
[…] »

http://www.consommer-juste.fr/actualite/consommer-juste—lettre-d-information-du-8-fevrier/

11 02 2012
Mil

Aujourd’hui:
Étape 28
Saint Fargeau vers Rogny les sept écluses via Bléneau
Samedi 11/02/2012
20Km

Vidéo étape 26

Demain:
Étape 29
Rogny les sept écluses vers Chatillon-Coligny
Dimanche 12/02/2012
10Km

“Doléances: Plainte orale ou écrite exposant un grief, afin d’obtenir réparation, ou seulement de faire connaître un malheur, une infortune.

Le but de ces doléance est de permettre les réformes en redonnant la parole, confisquée par des experts, à ceux qui ne l’ont plus.”

http://www.consommer-juste.fr/marche-des-doleances/parcours-de-la-marche-du-cahier-de-doleances/

12 02 2012
Stéphane

Rien que cette phrase :
 » … en France, des gens ont faim et ceux qui produisent la nourriture ne s’en sortent plus. »

12 02 2012
Mil

Microbiodiversité : vie et mort des sols expliquée par Lydia et Claude Bourguignon, microbiologistes

Lydia et Claude Bourguignon, microbiologistes des sols nous révèlent la faune cachée qui vit dans la terre, son utilité dans le processus de fertilisation des sols, sa destruction par l’agriculture conventionnelle chimique qui entraine petit à petit la stérilisation des terre. Ils nous expliquent qu’une autre agriculture, libérée des intrants et respectueuse de l’environnement est possible. Une véritable agriculture durable.

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